Quand plusieurs professionnelles accompagnent la même personne : qu’est-ce que la zoothérapeute vient ajouter?
Il y a une question que je trouve vraiment intéressante…Mettons qu’un enfant soit déjà accompagné par une orthophoniste, une ergothérapeute et une psychoéducatrice ou qu’un adulte en santé mentale ait déjà une psychologue, une travailleuse sociale et une éducatrice spécialisée autour de lui.
Pourquoi ajouter une zoothérapeute? Qu’est-ce que je vais venir faire de plus?
Parce qu’on pourrait facilement tomber dans le piège de multiplier les intervenantes autour d’une personne en pensant que plus il y a de spécialistes, plus l’accompagnement sera complet, et ça, j’y crois pas vraiment. Trois, quatre ou cinq professionnelles qui travaillent chacune de leur bord, avec chacune leurs objectifs, leurs observations et leur vocabulaire, ça peut même devenir énormément de monde autour d’une seule personne.
Ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est ce qui arrive quand nos expertises commencent à se parler; quand l’orthophoniste me dit ce qu’elle observe, quand la neuropsychologue m’explique ce qu’elle a évalué, quand l’enseignante me raconte ce qui se passe dans la classe, quand l’ergothérapeute m’aide à comprendre certaines réactions sensorielles, quand moi, je leur ramène ce que j’ai vu apparaître dans une situation avec l’animal. Là, ça devient vraiment intéressant.
Parce que la zoothérapeute n’arrive pas avec « son objectif de zoothérapie » complètement séparé du reste. Je le répète assez il me semble, il faut cesser de travailler en silo.
Trois professionnelles, une seule personne
Prenons un enfant, appelons-le Thomas, il a neuf ans.
Il est accompagné en orthophonie pour certaines difficultés de communication. Il voit également une ergothérapeute pour des enjeux sensoriels et de planification motrice. À l’école, une psychoéducatrice intervient avec lui autour de la régulation émotionnelle et des relations avec les autres. Puis la zoothérapie entre dans son plan d’intervention. Si chacune travaille de son côté, on peut rapidement se retrouver avec quatre interventions différentes. Pour moi, la richesse se trouve ailleurs: je veux savoir ce que les autres professionnelles connaissent déjà de Thomas, je veux comprendre ce qu’elles cherchent à soutenir et ensuite, je veux regarder ce qui se passe lorsque certaines de ces capacités doivent être mobilisées dans une situation vivante.
Parce que mon chien va bouger, le lapin va peut-être choisir une autre direction, ma tourterelle va demander un tout autre niveau de modulation du corps, Thomas va être emballé, il va vouloir réussir et parce qu’il va parfois devoir attendre. Parce qu’un plan parfaitement préparé peut changer en trois secondes. Tout à coup, plusieurs dimensions de son fonctionnement apparaissent en même temps. C’est là que ma présence peut devenir complémentaire.
Dans la vraie vie, les fonctions arrivent rarement une à la fois
C’est quelque chose qui me fascine depuis longtemps en intervention. Dans nos professions, on doit découper (je sais que ca nous aide à comprendre). On parle de langage, d’attention, de motricité, d’inhibition, de fonctions exécutives, de régulation, d’habiletés sociales, de mémoire, de communication et ces distinctions sont nécessaires. Mais Thomas, lui, arrive en un seul morceau. Dans une interaction, il doit parfois comprendre une consigne, inhiber son premier mouvement, observer ce qui se passe, ajuster son corps, trouver les mots pour demander quelque chose et gérer sa déception si le résultat est différent de ce qu’il avait imaginé.
Tout ça peut arriver en trente secondes.
Et c’est justement une des choses que le vivant permet !!!
Il remet plusieurs fonctions ensemble. Mettons que Thomas doit préparer une petite séquence avec le chien, il doit expliquer ce qu’il veut faire, déterminer l’ordre, préparer le matériel, attendre que le chien soit disponible, donner une consigne, observer la réponse…puis le chien décide de contourner le premier obstacle au lieu de passer dedans.
Ah! Là, on a quelque chose.
Ces informations prennent encore plus de valeur quand elles peuvent être mises en commun avec celles des autres professionnelles.
L’orthophoniste connaît le langage. Moi, je peux lui raconter ce qui arrive au langage quand Thomas en a vraiment besoin.
Ça, je trouve ça passionnant !!! (ben oui on ne se refait pas hein !) Une personne peut posséder une compétence puis avoir énormément de difficulté à la mobiliser au moment où elle en a besoin. Avec l’animal, la communication peut devenir immédiatement fonctionnelle. Thomas veut que le chien comprenne, il veut expliquer son idée à un autre jeune, il veut me demander du matériel, il veut raconter ce qu’il vient d’observer…le langage sert alors quelque chose qui est en train de se passer. Je peux observer ce qui arrive spontanément. Je ne deviens évidemment pas orthophoniste parce que j’observe ça. Et c’est justement là que la collaboration devient importante. Je peux retourner vers l’orthophoniste et lui dire :
« Regarde, voici ce qui s’est passé. » et elle peut m’aider à comprendre cette observation avec son expertise. Puis, la semaine suivante, je peux créer une situation qui nous permettra d’explorer quelque chose qu’elle cherche déjà à soutenir.
Là, on commence réellement à co-intervenir !
L’ergothérapeute connaît le fonctionnement sensoriel. L’animal peut nous montrer comment ce fonctionnement bouge dans une situation chargée d’émotion.
Imaginez maintenant que Thomas soit très sensible à certains sons, à certaines textures ou aux mouvements autour de lui. Son ergothérapeute connaît ce profil. Moi, je peux observer comment ce profil s’exprime lorsque l’environnement devient très significatif pour lui parce qu’une personne motivée peut parfois tolérer certaines sensations autrement. Elle peut aussi devenir tellement activée par son enthousiasme que des difficultés apparaissent beaucoup plus rapidement. Un chien qui se secoue, une laisse qui touche la peau, le bruit des griffes sur le plancher, la texture d’une brosse, la proximité des autres participants…vous y aviez pas pensé hein ?
Tout ça fait partie de l’environnement. Je peux alors ajuster l’espace, le matériel, la distance, le rythme ou l’animal partenaire puis ramener mes observations à l’ergothérapeute. Encore une fois, mon rôle n’est pas de poser une conclusion à sa place. Mon rôle est de lui apporter une observation située; voilà ce qui arrive à Thomas dans ce contexte-là. Cette petite phrase, je la trouve importante parce qu’une observation clinique appartient toujours à un contexte.
La psychoéducatrice connaît les comportements. Moi, je peux observer ce qui arrive dans la relation avec un autre vivant.
Prenons maintenant la régulation; Thomas connaît peut-être déjà plusieurs stratégies, il peut les nommer. Il sait qu’il peut respirer, demander une pause, s’éloigner, verbaliser son émotion. Puis arrive un moment où il veut vraiment que le chien fasse quelque chose et le chien ne le fait pas. Là, la connaissance rencontre l’expérience (son corps accélère, sa voix change, il répète sa consigne, il s’approche davantage etc). Peut-être qu’il commence à perdre les moyens qu’il possède pourtant. Ça m’intéresse énormément. Parce que je peux intervenir pendant que quelque chose est réellement en train de se vivre. Je peux l’aider à remarquer ce qui arrive mais je peux aussi utiliser l’animal comme une information supplémentaire. « Regarde ce qui vient de changer chez lui. »
Puis je peux retourner vers la psychoéducatrice avec cette information et elle, de son côté, peut me dire : « C’est exactement ce qu’on observe avec les autres jeunes quand il sent qu’il perd le contrôle. »
Ahhh.
Là, on vient de créer un pont !! et c’est ces ponts-là qui m’intéressent.
La zoothérapeute peut devenir un lieu où les expertises se rencontrent
Je pense que c’est probablement une des façons les plus justes d’expliquer ce que j’apporte dans les équipes; je travaille avec du vivant et le vivant mélange les cartes ! Une activité peut commencer autour de la planification et faire apparaître de la frustration, une activité de langage peut soudainement demander énormément d’inhibition, une interaction avec un animal peut révéler une difficulté à demander de l’aide, une tâche motrice peut faire émerger une très grande peur de l’erreur.
Tout est relié !! Cette complexité ressemble beaucoup à la vraie vie. C’est pour ça que je trouve dommage lorsqu’on demande simplement à la zoothérapeute : « Peux-tu travailler l’estime de soi? » ou « Peux-tu travailler la motricité fine? » Oui, je peux intégrer certains objectifs précis dans mes interventions, mais si on me donne accès au raisonnement de l’équipe, je peux faire tellement plus intéressant ! Dites-moi ce que vous observez, dites-moi ce qui fonctionne, dites-moi où ça bloque, dites-moi ce que la personne arrive à faire avec vous et ce qu’elle a de la difficulté à transférer ailleurs, puis regardons ensemble ce qui arrive quand on met tout ça dans une situation vivante.
La zoothérapie peut aussi nous montrer les forces
On parle énormément des difficultés, et je veux m’arrêter là-dessus parce que c’est important. La co-intervention permet aussi de découvrir des compétences qu’on voyait moins. Thomas peut avoir énormément de difficulté dans certaines tâches scolaires et devenir extraordinairement attentif aux microchangements du comportement d’un animal. Une personne qui parle très peu dans un groupe peut devenir celle qui remarque en premier qu’un lapin a besoin d’espace. Une adolescente décrite comme très rigide peut devenir incroyablement flexible lorsqu’elle cherche une solution pour que le chien comprenne ce qu’elle lui demande. Un adulte qui doute constamment de lui peut montrer une capacité exceptionnelle à prendre soin, à anticiper et à observer.
Ça aussi, je veux le ramener à l’équipe.
Parce qu’un portrait clinique devrait nous aider à comprendre les difficultés d’une personne et ses points d’appui et parfois, le contexte de zoothérapie nous permet de rencontrer une version de la personne que les autres environnements sollicitent moins souvent et cette facette peut nous donner de très bonnes idées pour la suite.
Co-intervenir, ça demande qu’on se parle pour vrai
Mettre plusieurs professionnelles autour d’une personne ne crée pas automatiquement de l’interdisciplinarité ! On peut être six autour d’un enfant et travailler en six silos !! La co-intervention commence lorsque l’information circule, lorsque je comprends pourquoi l’orthophoniste travaille cet objectif-là, lorsque l’enseignante peut me dire ce qu’elle voit après mes interventions, lorsque la neuropsychologue m’aide à lire autrement une réaction que j’ai observée, lorsque je peux modifier une activité parce qu’une ergothérapeute m’a expliqué quelque chose du profil sensoriel, lorsque la psychoéducatrice peut reprendre dans son intervention une stratégie qui a émergé avec l’animal. Là, le plan devient vivant lui aussi et la personne accompagnée se retrouve au centre d’un système qui commence à travailler ensemble.
Ça change énormément de choses !
Alors, qu’est-ce que la zoothérapeute vient ajouter?
Je pense que ma réponse aujourd’hui serait celle-ci : un contexte vivant supplémentaire pour comprendre la personne. Une autre fenêtre. Je peux observer comment certaines capacités se mobilisent lorsque la motivation augmente. La famille aussi possède encore un autre morceau du portrait et moi, j’arrive avec ce que j’ai observé lorsque certaines de ces dimensions ont rencontré le vivant. Personne ne “possède” toutes les connaissances sur la personne au complet et tant mieux. C’est probablement justement pour ça qu’on a besoin les unes des autres.
Je pense qu’une des plus belles évolutions de la zoothérapie sera de prendre de plus en plus sa place dans cette conversation-là. Avec rigueur et huimilité et avec cette envie de comprendre ensemble la personne qui est devant nous. Parce qu’au bout du compte, la question qui m’intéresse est rarement : « Qu’est-ce que la zoothérapie peut faire pour cette personne? » J’ai beaucoup plus envie de demander : « Qu’est-ce qu’on peut comprendre et construire ensemble autour d’elle… et qu’est-ce que la présence du vivant peut venir ajouter à cette compréhension? »
Là, pour moi, on commence vraiment à parler de co-intervention.
Zoothérapeutiquement vôtre
Audrey Desrosiers